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    mardi 10 octobre 2017 08:11

De la tricherie dans la confrontation entre l’Eglise et la religion bamiléké

TEn ouvrant mon mail ce matin du 13 janvier 2015, je tombe sur un lien vers notre site Bafou.org intitulé : « Le Roi des Bafou destitue son représentant à Nkongsamba ! » ; je suis le lien, lis avec beaucoup de curiosité l’article ou plutôt le document en question qui est effectivement signé du Chef supérieur Bafou. Je continue ma lecture dans les différentes réactions qui ont déjà commencé à fuser de partout, et il y en une qui retient mon attention, me rappelant un avis que je comptais faire partager depuis un certain temps avec la communauté de Bafou.org et que le temps me manquait jusque-là pour rédiger. Cette réaction est celle d’un(e) GUIMDO qui se termine en ces termes : « MAIS LE DERNIER PARAGRAPHE EST LE PLUS INTERESSANT ET DIEU SAIT QUE LES BAFOU SE CACHENT MAINTENANT DERRIERE LES EGLISES REVEILLEES POUR DETRUIRE LA TRADITION ». C’est alors que je me suis rappelé que je me promettais de partager avec la communauté cette réflexion que m’a suscitée un sentiment révolte.

L’idée de cette tribune me turlupine donc depuis la messe d’enterrement de feue Mégni Kâh, épouse Mo’oh Mbeureh Tegueambouh et mère de l’actuel Mo’oh Mbeureh. Avant ce jour, j’avais déjà assisté à un certain nombre de ces messes qui sont de plus en plus organisées pour accompagner nos morts sur le chemin de l’éternité. Et chaque fois, j’ai dû me retenir pour ne pas provoquer un scandale, tellement j’ai souvent trouvé provocateurs, déplacés, choquants, inopportuns et inappropriés certains propos que tiennent certains (heureusement, pas tous) prêtres qui officient en ces circonstances difficiles.

Venons-en au fait

Nous sommes héritiers au moins en seconde main d’une tradition judéo chrétienne qui avait dans le « package » de ses éléments d’expansion, et en bonne place, le christianisme ; d’une façon ou d’une autre, il s’est fait une place aux côtés des pratiques religieuses et culturelles qui sont les nôtres et qui ne prônent ni le meurtre, ni rien de ces choses que réprouve la conscience humaine. J’ai dit « il s’est fait une place » mais j’aurais dû dire « nous lui avons fait une place », mieux, « nos pratiques religieuses lui ont fait une place » ; car ces pratiques religieuses nôtres sont tolérantes par nature et n’obligent personne à les suivre. Ce n’est pas le cas des autres religions, surtout pas de celles au nom desquelles nos frères prêtres font ce que je leur reproche dans cette tribune. Il faut tout de suite préciser qu’il convient de ne pas confondre nos frères prêtres dont il est question à l’ensemble de l’Eglise catholique, car je ne suis pas sûr qu’elle puisse encore pousser le zèle aussi loin, l’époque des croisades étant révolue.

Nous n’avons donc pas inventé le christianisme, mais nous avons inventé autre chose (voir la tribune « Le Dieu terroriste des Blancs » publiée par Fo’otchou Ndio’olah Momo Jean de Dieu) que le christianisme est venu vilipender afin que nous l’abandonnions et le suivions ; c’était et c’est toujours de bonne guerre. Je demande simplement qu’on ne nous prenne plus pour des idiots dans cette quête d’adeptes. Le monde a changé, la raison s’est démocratisée, et les gens savent très bien de quoi il retourne, les gens savent très bien ce qui les apaise vraiment spirituellement.

Lorsqu’un prêtre est invité à donner une messe d’inhumation à l’occasion de l’enterrement de l’un des nôtres disparu, la composition du public présent à la cérémonie varie des paysans aux ministres de la République en passant pas les étudiants, les travailleurs de toutes catégories, l’élite (intellectuelle, économique, traditionnelle, financière, religieuse ou d’autres obédiences, culturelle etc.). En général, la solennité du moment (c’est quand même un moment de profond recueillement) n’appelle pas de commentaires, notamment par rapport à ce que peut dire le prêtre dans son prêche. Et c’est ici le problème ; j’ai remarqué que, profitant de ce qu’aucune contradiction ne peut leur être portée en ce moment précis, ni même immédiatement après (car l’officiant se retire souvent vite, appelé par d’autres occupations), nos frères prêtres (les pervers diraient traîtres) dénigrent systématiquement, et en des termes parfois très humiliants, tout ce qui touche à la tradition bamiléké : pratiques religieuses, culturelles, funéraires, sociales etc.

Pour ce qui est des pratiques religieuses, la tribune de Fo’otchou Ndio’olah Momo Jean de Dieu que j’ai citée plus haut est plus édifiante que tout ce que je pourrais dire ici. Je vais donc m’arrêter sur un aspect qui concerne la polygamie par exemple. Je dois dire en passant que je ne suis pas polygame, et ce n’est pas grâce à un prêtre ; c’est une option que la raison et le système de vie que j’ai choisi m’imposent naturellement.

Bien souvent, le public présent est composé à quatre-vingt (80) pour cent au moins de gens issus de la polygamie. Dans ces systèmes polygamiques, ils ont été élevés et sont devenus ce qu’ils sont devenus, et qui n’appelle aucun complexe face à leurs compatriotes issus de régions où la polygamie n’était pas la règle. Nos parents qui ont entretenu cette polygamie ne s’en sont pas plaints, ce qui veut peut-être dire qu’elle convenait à l’époque. Essayer de faire croire, et devant leurs enfants qui, comme je l’ai dit, n’ont pas été handicapés par le régime matrimonial de leurs parents dans leur quête d’épanouissement, que leurs parents étaient des incultes, des idiots (ou presque) parce qu’ils avaient opté pour ce régime est insultant. Attendre un moment solennel où la réplique ne peut pas être donnée, où on ne risque aucune contradiction pour porter ce coup, est lâche.

Tenez : la polygamie est progressivement en train de disparaître ; la pression économique et d’autres caractéristiques de l’époque que nous vivons sont passées par là ; personne n’a attendu le prêtre pour se résoudre à la monogamie. Et ceux qui continuent de priser la polygamie pour des raisons qui leurs sont propres n’iront certainement pas demander son conseil.

Mon père avait une trentaine d’enfants ; je peine à passer au pluriel. Les soucis de sa cour d’époque n’étaient pas les préoccupations de ma maison d’aujourd’hui. Pourtant, il m’apparaît aujourd’hui qu’il était l’un des hommes les plus éclairés de sa génération. Il ne savait pourtant ni lire, ni écrire aucune des langues que je lis et écris aujourd’hui sans l’avoir demandé, même si c’est pour ce que je crois être mon bonheur pour mon époque. La plupart de ses épouses sont mortes heureuses, sûres d’une vie bien accomplie avec leur mari. La mienne est seule et je ne sais pas si elle est heureuse. Allez donc trouver ce qui fait le bonheur, allez trouver où est la vérité.

« La vérité pour un Homme, c’est ce qui fait de lui un Homme », disait Saint-Exupéry. « Vérité en deça des Pyrénées, erreur au-delà ! », avait prévenu Pascal avant lui. Le bonheur est donc contextuel, et ses contours sont nébuleux.

Les bouleversements sociaux qui ébranlent le monde entier ne nous ont pas épargnés et ne nous épargnerons pas ; les insultes des traîtres, pardon, des prêtres n’y feront rien. Et je le dis tout haut : les messes d’enterrement doivent cesser d’être des tribunes de prosélytisme. Et si cela doit être le cas, que nos frères prêtres soient un peu plus fins et plus diplomates ; le risque est qu’il vienne un moment où les gens ne seraient plus passifs comme les écoliers du temps de la colonisation, et où ils se lèveraient, interrompraient le prêtre pour l’éconduire ou pour lui porter la contradiction. Peut-être veulent-ils qu’on en vienne à cette extrémité pour qu’ils comprennent que dans un match de boxe, on ne saurait ligoter l’un des boxeurs avant de faire retentir le coup de gong qui ouvre le combat.

Que l’on me comprenne bien : je suis d’accord qu’il y a dans nos pratiques religieuses africaines beaucoup de choses à revoir, à améliorer ; ce que je refuse, c’est qu’on essaie de me faire croire qu’elles sont fondamentalement mauvaises. L’Eglise catholique elle-même est-elle encore celle des premiers apôtres ? N’a-t-elle par exemple pas besoin aujourd’hui même d’extirper de son saint sein les pédophiles qui s’y cachent et (lui) font tant de mal ? Pourquoi le barbare doit-il toujours être l’autre ? Nous devons nous réformer, comme tout le monde doit se réformer, et comme le dit Kamel Daoud cité par Pougala (dans sa tribune intitulée « Et si Dieu n’existait pas ? »), « L’enjeu est notre place et notre utilité au reste de l’humanité qui avance sans se proclamer le centre du monde ni le « peuple de la vérité ».

Aucun peuple au monde ne s’est développé en tentant de s’ancrer dans les traditions d’un autre. Tenter d’avancer en laissant nos pratiques culturelles et religieuses derrière nous au lieu de les emporter dans le mouvement en les adaptant au temps et à l’époque, c’est comme tenter de rallier Yaoundé à partir de Bafou du temps des « maquisards » sans sa carte d’identité ou son « laisser-passer » : une fois à Bafoussam, il vous faudra revenir la/le chercher avant de repartir ou être sûr de se faire stopper net et même emprisonner quelque part vers Bafia.

Si cette adaptation au temps et à l’époque avait eu lieu, les religions « invitées » seraient redevenues les religions « invitées » après la colonisation, et se comporteraient comme doit le faire tout invité : avec le respect, tout le respect dû à son hôte. Et lorsque ce respect vient à manquer, je suis heureux d’avoir remarqué l’indifférence avec laquelle certains dignitaires religieux traditionnels (les chefs notamment, car ils sont également des chefs religieux, mais d’une religion que leur invité s’obstine à ne pas considérer comme telle, ou comme la bonne, et je me demande justement au nom de quoi) accueillent les « injonctions » de l’« invité ». Tenez par exemple : certains chefs conservent leur chapeau sur leur tête pendant l’office (et ce malgré l’appel explicite du célébrant à les ôter) car dans la religion qu’ils incarnent, il n’est pas besoin de se décoiffer pour offrir un sacrifice. Ce n’est donc pas forcément de l’irrévérence vis-àvis de Dieu. Lorsque le Pape rend visite à un haut dignitaire de l’Islam, il se déchausse en entrant dans la mosquée, par respect pour les us et coutumes religieux de son hôte. Le problème dans notre cas, c’est qu’on ne sait plus exactement qui est l’hôte et qui est l’invité.

A mon avis, c’est une lutte de pouvoir avec ses sous-entendus économiques ; l’Eglise est parmi les institutions les plus riches au monde. Ce que vous devez réunir pour une cérémonie religieuse traditionnelle au caveau familial, vous pourriez simplement le réserver à la quête du dimanche. Le prêtre veut sa part de ce pouvoir (au nom de Dieu, du Dieu qu’il sert) et les chefs exigent de conserver le leur, autrefois ébranlé mais finalement restitué, même si juste partiellement. Mais la portion restituée est encore suffisante pour qu’ils continuent de se considérer comme les chefs religieux que leurs pères n’ont fait semblant de ne plus être que par feinte. Et à moins de renier et de renoncer à sa propre foi, personne ne demanderait à un chef religieux de faire allégeance à un autre. Peut-être est-ce la raison pour laquelle un dignitaire comme le Chef supérieur Bafou n’assiste que rarement à ces célébrations. Demandez donc à un Imam d’aller désormais prier à l’église, sous les auspices du prêtre. Vous n’aurez la vie sauve que si c’est un Imam modéré.

Le samedi 17 janvier 2015, lors des adieux à Ma’a Meffo Toukem Mme Dontsop Marie-Claire, le prêtre officiant déclare d’abord que « (…) rien ne devrait nous distraire, même pas nos rituels (…) ». Si nos « rituels » ne peuvent pas nous distraire, qu’est-ce qui est digne de nous distraire ? Ne sont-ce pas nos rituels qui font que nous sommes ceux que nous sommes et non pas d’autres ? Plus loin, il ajoute que « (…) L’étranger ne peut pas nous aimer plus que nous-mêmes (…) ». Même si le prêtre disait ceci dans un contexte tout à fait différent, ça peut s’appliquer pour la question qui nous interpelle dans cette tribune. Qu’est-ce qu’il dit vrai ! Sauf qu’en l’occurrence, l’« étranger », c’est bien lui ! Ou plutôt, ce qu’il incarne !

Je dis donc NON à l’infantilisation religieuse ; il fut une époque où les Africains étaient trop « sauvages » pour savoir ce qui leur convient et ce qui ne leur convient pas ; elle est trois fois révolue aujourd’hui. Je parlais plus haut de la nombreuse progéniture laissée par mon père qui était le prêtre de sa famille ; parmi eux, certains ont choisi librement la protection du Christ et d’autres celle de leurs ancêtres. Et j’ai personnellement remarqué que les premiers se sentent aussi apaisés après une bonne séance de prière à l’église que les seconds après une cérémonie religieuse dans ou près du caveau familial. Au nom de quoi condamnerais-je chez les seconds (de demander à leurs ancêtres qui les ont devancés, d’intercéder auprès de Dieu pour eux) ce que je tolère chez les premiers (demander à Christ d’intercéder pour eux auprès de Dieu) ? Après tout, n’est-il pas plus logique de penser que leur ancêtre direct intercèderait plus volontiers pour eux que leur lointain cousin juif (je parle ici bien entendu de Jésus l’homme, pas de Jésus Dieu) ?

En observant ce qui se passe en République centrafricaine voisine, j’enrageais à l’idée que ces pauvres bougres se tuaient ainsi au sujet de deux religions dont aucune n’était celle de leurs ancêtres ; et avant que je ne me tue de rage, j’ai lu Pougala (idem) qui a mieux que moi exprimé ce que je ressentais : « Y a-t-il un seul exemple de pays du continent africain qui, grâce à l’islam ou au christianisme a pu résoudre ses problèmes de chômage, de croissance, de suicide, de santé etc. ? Personnellement, je n’en connais aucun. Donc, nous sommes pour le moins certains que ces 2 religions ne font pas partie de la solution. Y a-t-il des pays, des villes, des communautés en Afrique qui soient entrés en guerre à cause de l’islam et/ou du christianisme ? Du Sénégal au Kenya, en passant par le Mali, l’Egypte, la Cote d’Ivoire, le Nigeria, le Cameroun etc. on peut répondre sans hésiter par un oui, gros comme un éléphant. Donc ces 2 religions font partie du problème ». Et pendant que nous enrageons à l’idée qu’elles fassent partie du problème, nos frères passés à l’« ennemi » saisissent les tribunes que nous leur offrons dans notre sens infini de la tolérance pour nous insulter après s’être assurés de notre silence. C’est cela que je trouve révoltant et inadmissible. Nos pratiques semblent arriérées parce que nous ne les avons pas emportées avec nous dans notre marche en avant ; nous nous sommes précipités dans le train déjà en marche des autres civilisations dont les desseins cachés (du moins au départ) étaient notre mort physique en tant que peuple (les Indiens d’Amérique ne me démentiront pas, car ils ne sont presque plus là pour le faire), notre soumission (Ah, l’esclavage !), ou notre assimilation (Ah, les traîtres !). On aurait pu les repenser et les intégrer en les adaptant aux réalités de notre époque comme les autres l’ont fait des leurs, ou se verront tôt ou tard obligés de le faire.

Permettez-moi une fois encore d’emprunter une partie de la conclusion de cette tribune au clairvoyant Pougala : « Les Africains et les Afro-américains ne sont que chrétiens et musulmans par mimétisme du maître. Ils sont des esclaves qui ignorent qu’ils le sont. Et pour les aider à couper ces chaines invisibles de l’esclavage, il ne suffit pas de les accuser, mais de leur donner les instruments qui vont leur permettre de comprendre pourquoi et comment ils en sont arrivés là. Il faut les aider à se poser à eux-mêmes les questions dérangeantes qu’ils n’ont jamais osé se poser comme : pourquoi suis-je musulman et non shintoïste ? Pourquoi suis-je chrétien et non hindouiste ? Si mon pays avait été colonisé par le Japon ou l’Inde, serais-je chrétien ou musulman ? Si je crois que Dieu existe et que ceux qui suivent la religion de l’ancien maître ont une place au paradis, pourrai-je y rencontrer mes ancêtres qui sont morts avant l’arrivée en Afrique de ces religions ? Pourquoi mes maîtres arabes et européens qui ne me veulent pas avec eux ici sur terre pour une durée de vie somme toute limitée à moins de 100 ans, seraient-ils subitement si bons et généreux de me convertir à leur religion, s’ils étaient eux-mêmes convaincus qu’il existait le moindre risque de partager avec nous leur paradis et nous voir vivre à côté d’eux non plus pendant 100 ans, mais pour toute l’humanité ».

 

N’étant donc que des héritiers (parfois forcés, et en seconde main au moins) du christianisme, nous n’avons pas à être plus royaliste que le roi. Si un jugement doit absolument être porté sur les pratiques religieuses africaines en général et bamiléké en particulier, que ce soit au moins dans des débats contradictoires. On ne peut plus continuer d’admettre que notre élite et ses géniteurs soient réunis, « ligotés », et insultés dans ce qu’ils ont de plus profondément ancrée en eux : leur culture. Sinon, il y a tricherie dans la confrontation. Toutes les religions importées, anciennes ou nouvelles, ne changeront rien à ce que les Bamilékés sont au plus profond d’eux-mêmes : ontologiquement Bamilékés.

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